AKIRA KUGIMACHI

Atsushi TANAKA

<back

"Souvenirs au fil de l’eau"

Ma première rencontre avec lui remonte au début de l’hiver 2000. Ce fut à Paris.
Ainsi commence mon texte au risque d’être, démodé, prétentieux, banal...

J’ai connu cet artiste par l’entremise de mon vieil ami Monsieur « O », photographe japonais résident à Paris. Envoyé par l’institut pour lequel je travaillais en tant que chercheur à l’étranger, je restais dans cette ville pour trois mois. À la différence de Monsieur « O », dont l’air plutôt sauvage trahissait sa région d’origine, l’île de Kyushu, Monsieur Kugimachi se distinguait par sa sveltesse et sa classe. Il peignait alors à Paris sous l’égide de l’Agence Nationale Japonaise de la Culture. Au début, ce qui m’a plus ou moins surpris était le fait qu’il peignait au sein de cette capitale française mais avec les matériaux et la technique propres au Nihon-ga (peinture traditionnelle nippone). Je n’ai pas tardé à m’apercevoir que cet étonnement n’était le fait que de mon parti pris, car on le sait, tous les peintres, à Paris, ne sont pas obligés d’employer la peinture à l’huile...

Parmi nos multiples rencontres depuis, celle survenue lors d’un voyage en sa compagnie vers un îlot baptisé Bréhat, situé dans le nord-est de la Bretagne, reste l’une des plus marquantes. Ce fut pour moi une sorte de pèlerinage : Seiki Kuroda ainsi que Keiichiro Kume, peintres japonais sur qui je faisais des recherches, avaient visité l’île pendant leur séjour en France. Avec l’espoir de marcher dans leurs pas en profitant de mes journées dans l’Hexagone, j’avais demandé à Kugimachi, plus au fait que moi de ce pays, de m’accompagner.

Après avoir quitté un Paris automnal puis roulé cinq cents kilomètres vers l’ouest (soit six heures avec sa Volkswagen Passat adorée), nous avons embarqué sur le ferry qui nous a finalement conduit à destination.
Dû à la basse saison, tous les hôtels étaient clos (sauf le notre). Les moyens de transport se limitaient à nos pieds et nos vélos.
Nous avons passé des heures sur place ensemble, tous les deux, soit par exemple en cherchant l’ancien hôtel où Kuroda et Kume semblaient être descendus, il y a cent ans de cela, soit en rendant visite au maire du lieu qui, paraissait-il, conservait les verres à vins sur lesquels les artistes avaient peint leurs autoportraits. Autrefois, cette île était colonie des artistes.
Notre promenade s’est ainsi poursuivie, l’île nous offrant la vue d’une plage recouverte d’une terre d’une incroyable rougeur, caractéristique de l’endroit, bordée des maisons ou des pâturages tels que Kume les avait peints.

Soudain, une averse nous a surpris. Nous n’avions pas de parapluie. L’homme mou que je suis s’est précipité vers l’hôtel d’un air complètement abattu, alors que Kugimachi n’a pas ralenti son pas et continué courageusement le parcours, comme si l’eau ne le gênait point. Plus tard, lorsqu’il est revenu à l’hôtel, naturellement, il était trempé jusqu’aux os. Une telle volonté, je ne l’attendais pas de lui.
L’artiste s’est installé seul en France après la fin de ses études au Japon. Même à l’Ecole des Beaux-Arts de Marseille à laquelle il s’est inscrit par la suite, il n’a jamais abandonné ses premiers penchants pour la peinture japonaise. Bien qu’elle ne se manifeste pas de manière ostentatoire, une vraie fermeté d’âme semble résider en lui.
Le temps passait vite et lorsque mon bref stage à Paris allait bientôt finir, j’ai eu l’unique occasion de visiter son atelier. Ce qui m’attendait dans ce vaste espace était un grand tableau horizontal de  huit mètres de large, mettant en scène un ruisseau nocturne qui coulait dans la verdure. « La toile n’est pas encore achevée », dit-il. Malgré cela, l’œuvre montrait un dynamisme abouti, figurant une eau qui tantôt stagnait sereinement tantôt rejaillissait contre les roches. J’ai imaginé l’artiste affronter la toile en mobilisant toutes les ressources de son corps pourtant svelte. Le tableau m’a transmis directement cette image et j’ai trouvé cela agréable.

 
Plus tard, après mon retour au Japon, mis au courant par le peintre, je me suis rendu à ses expositions une ou deux fois. Ainsi qu’à celle tenue en mars de cette année à Shibuya (Tokyo) : présentation d’un univers arrivé à maturité.

Dans une structure parfaitement équilibrée, j’ai d’abord trouvé le contraste de deux expressions magnifiques. Le lointain d’un paysage dans lequel se fondaient le ciel et l’horizon, estompé par la brume, se confrontait à une mer dont la vague blanche flottait doucement sur la plage. Puis, à l’approche de la toile, j’ai reconnu des « détails » minutieusement ajoutés, de manière réaliste, tels que des coquillages ou des algues rejetés sur le sable...
C’est pour finir la transparence de l’eau exprimée dans cette série d’œuvres (malgré la propriété opaque de la peinture dans le Nihon-ga) qui m’a séduit.
Univers où règnent le silence et la limpidité. Monde qui pourrait exister réellement mais je ne sais où ; espace qui pourrait être aussi celui où se nichent souvenirs ou rêves lointains… Là, j’ai senti aussi la tension ou l’incertitude qui m’ont laissé croire à la présence d’un danger…

À fil des œuvres présentées lors de l‘exposition, j’ai constaté que Kugimachi avait réussi à trouver une chose qui lui est propre. Si j’ai évoqué à l’instant le mot de « maturité », il ne s’agit pas de l’entendre comme un aboutissement synonyme de fin, mais au contraire comme un point de passage voire un nouveau commencement pour l’artiste.
Kugimachi a su éveiller mon impatience à faire grâce à lui de nouvelles découvertes, et je suis sûr que jamais il ne se réfugiera derrière ses acquis, de quelque nature qu’ils soient. Avec la même volonté et le même courage qui l’ont fait aller loin seul dans les fortes pluies, il refusera de se contenter d’une stabilité et saura développer toujours son monde.


Institut de Recherches sur le Patrimoine
Atsushi TANAKA